Berlin ohne Zigeuner

« Pas de Gitans à Berlin »

Zigeuner – eine Rassische Gefahr!

« Les Tziganes, une race dangereuse ! »

« Les Tziganes, des individus louches, marchands itinérants, etc. + étrangers déplaisants »

Titre d’un dossier de la police d’Etat finlandaise (1919-1948) ; Archives nationales finlandaises

 

ROUTE DU VAGABOND

Je ne sais où mène ma route,

mais les gens me manquent,

je pars de chez toi pour le pays du chagrin, tous mes proches restent ici.

Chemin cahoteux que celui du vagabond, route étroite

et longue.

 

Je te regarde avec des yeux avides,

et c’est pourquoi tu ne veux me laisser partir, mais si tu pars,

n’aie nul regret,

celui qui part s’en va

et celui qui reste demeure.

Je pars de chez toi pour le pays du chagrin, tous mes proches restent ici.

Alors ne me repousse pas,

laisse reposer le trimardeur,

surtout ne me brocarde pas,

prends plutôt soin de l’affamé !

Chemin cahoteux que celui du vagabond, route étroite

et longue

 

MIRANDA avait été élevée au sein d’une famille sans histoire. Elle avait grandi aux côtés d’adultes, sous l’autorité d’adultes, sans avoir besoin de jouer elle-même les adultes. Elle avait pu vivre comme une jeune fille innocente, jouir du luxe d’avoir des parents tziganes aimants. Son évolution avait été guidée par les lois de la communauté tzigane, et par ses rêves de jeune fille. Toutes les filles savaient danser, mais peu savaient interpréter le feu des sentiments, la joie de vivre, les paysages spirituels des Tziganes comme Miranda les avait interprétés par la danse.

 

Elle avait fait voler ses jupons sur les rochers, dans les bois et autour des feux de camp des Tziganes. S’était produite dans les rues et dans les fêtes des riches, au théâtre dansant de Prague. Elle avait eu l’impression d’entrer dans un doux rêve lointain. Savoir s’exprimer par la danse, c’était pour elle la chose la plus importante au monde. Ce que cela signifiait pour elle : le fait d’être ellemême, et de devenir femme.

 

« De façon générale, il n’y a en Europe, en plus des Juifs, que les Tziganes qui appartiennent aux races étrangères. »

Document du ministère allemand de l’intérieur, janvier 1936

« La Pologne est le pays des sous-hommes. Cette catégorie regroupe, en plus des Polonais, les Juifs et les Tziganes. » 

Joseph Goebbels, ministre de la propagande, lors d’une conférence de presse du Reich, 24.10.1939

 

LES TZIGANES avaient depuis toujours une patrie, mais n’avaient jamais eu de terre promise. Les nomades s’étaient toujours déplacés sur des terres appartenant à autrui, et avaient suivi depuis leurs charrettes les battements de cœur du monde. Une tribu s’était détachée et avait pris le nom de Roms. Les Roms avaient tout fait pour vivre une vie « normale » : être sédentaires et travailler comme les Blancs, faisant ainsi accepter aux Blancs leur culture tzigane, sous le nom de culture rom.


La famille de Miranda habitait dans une petite maison en briques. La famille avait toujours travaillé. Leurs amis étaient principalement des Blancs, des ouvriers, de vrais bosseurs. Le père de Miranda avait un atelier où il fabriquait des chariots et des faux pour les paysans. Comme la plupart des Tziganes, le père de famille exerçait en dehors de son atelier le métier de vétérinaire. Il avait râpé des bouches d’animaux, traité et soigné des occlusions intestinales, des coliques et des éparvins, ferré et châtré des étalons. C’était aussi un ferblantier habile, il faisait des cocottes, des paniers et des moulins à café. Il réparait les parapluies, aiguisait couteaux et ciseaux, dessinait des bijoux. Ses clients étaient pour la plupart des Juifs.

 

« Le Reichsführer-SS ordonne l’enregistrement de toutes les personnes classées comme Tziganes sur le territoire du Reich […] après quoi d’autres mesures pourront être mises en place. »

Instructions de la police criminelle, 1.3.1939 

« Les Gitans, au ghetto ! »

« Il ne faut accorder à cette racaille aucun enseignant ni aucune place à l’école. »

Lettre du gouvernement au gouverneur du district de Vienne, 13.11.1939

LES TZIGANES avaient toujours construit leur avenir sur leur pouvoir d’imagination. Les femmes faisaient griller de la viande sur les feux de camp, les hommes se lançaient des boutades, chacun prétendant avoir meilleur cheval et meilleure femme que les autres. Les filles se faisaient belles pour les garçons. Le Tzigane, indépendant d’une terre ou d’un Etat, libre, vivant en dehors de la société, se voyait offrir une possibilité : une riche culture communautaire où l’humain était au centre.

Dans la famille de Miranda, il y avait les parents et douze enfants. La mère de Miranda était une ouvrière, ses dentelles, ses housses de coussins et ses tapis traditionnels étaient très demandés dans les villes et villages. Quand la Seconde Guerre mondiale éclata, Miranda travaillait dans la famille d’un riche négociant juif. De fille de maison, elle était devenue aide secrétaire, puis employée au magasin. A cette époque, les employées de magasin étaient considérées comme faisant partie de la famille des propriétaires. Miranda avait alors douze ou treize ans. Les petites Roms étaient humbles et faisaient tout ce que les Allemands pouvaient exiger d’elles.

 

« Tous les Tziganes et demi-Tziganes ont l’ordre de ne pas quitter leur domicile ou leur lieu de résidence jusqu’à nouvel ordre. » 

Lettre de la police criminelle d’Etat au maire de Herford, 19.10.1939

« Un citoyen allemand ne peut se voir imposer de travailler avec un Tzigane. »

Déclaration du parti nazi, 12.8.1939, Hambourg

 

OFFICIELLEMENT, il ne s’était rien passé. Quand les Tziganes nomades eurent disparu sans laisser de traces, on commença à persécuter les Roms sédentaires. Quand le berger allemand eut cessé d’aboyer, on comprit que les Tziganes avaient disparu des rues, comme neige au soleil.

Les patriarches faisaient le tour des communautés villageoises roms, dans les petites maisons en briques, avisant les femmes qu’elles devaient porter le voile afin qu’on les prît pour des musulmanes. La consigne paraissait bizarre, mais personne ne voulait contredire les patriarches. Ils avaient bien insisté : si des policiers ou des fonctionnaires venaient poser des questions, le mieux à faire pour les hommes était d’envoyer leur femme, coiffée d’un foulard ou, encore mieux, d’un voile, dire aux intrus d’aller voir ailleurs. 

Un groupe de Nazis avait surgi dans la cour de leur petite maison, et avait pénétré chez eux. La famille de Miranda avait été arrêtée, on les avait fait sortir de chez eux pour les mettre dans une voiture noire qui attendait dans la cour, avant de les emmener à l’abattoir. Le directeur de l’usine de vêtements avait pris contact avec les policiers, affirmant que c’était une famille d’excellents ouvriers – il avait besoin d’eux. Le lendemain, les policiers avaient reçu une nouvelle consigne : la famille de l’artisan devait être reconduite à son domicile. Pour cette fois, ils comptaient parmi les chanceux.

 
 

« Mes meilleures amies m’ont tourné le dos quand je leur ai dit que j’étais tzigane. Je m’appelle Alina. Je suis roumaine, et tzigane. »

Alina, sociologue, défenseur des droits de l’homme

En juin, les autorités arrêtèrent 600 Roms et les emmenèrent au « camp tzigane » de Marzahn, près de Berlin. On voulait se débarrasser des Roms en raison des Jeux olympiques de Berlin. Des policiers accompagnés de chiens gardaient le camp. En 1943, sur ordre de Himmler, presque tous les prisonniers du camp furent envoyés au camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau

« Pour nous, la question tzigane est aujourd’hui une question raciale, qui doit à ce titre donner lieu, comme pour la question juive, à une solution finale. L’étude biologique de la race tzigane est une condition préalable à la réalisation de cette solution finale. »

Dr Adolf Würth, employé du Centre de recherches raciales, conférence prononcée lors d’une réunion de l’Association allemande de recherches raciales, septembre 1937

 

TÔT LE MATIN, dans la petite maison de briques. Le père de Miranda était parti à l’atelier. Sa mère et ses grandes sœurs avaient filé à l’usine. Miranda et Amanda étaient seules à la maison quand quelqu’un avait frappé à la porte. Elles avaient pris peur. Derrière la porte, des policiers en uniforme, et un fonctionnaire en civil. Miranda avait pris Amanda sous le lit et l’avait forcée à sauter par la fenêtre donnant sur la cour. Elles avaient couru jusqu’à un tas de paille qui se trouvait derrière la maison, s’étaient enfoncées dans la paille, puis s’étaient endormies là.

 

– Quand le danger est grand, on fuit sa conscience, et soit on ne dort pas du tout, soit on dort comme un loir.

 

Une famille allemande qui habitait dans le voisinage les avait dénoncées. On les avait arrachées à leur tas de paille et emmenées au commissariat. Engourdies, presque inconscientes du fait de la fatigue et de la tension, Miranda et Amanda avaient croupi dans une salle d’attente sordide, de l’aube à l’après-midi. Cette longue attente épuisante avait un but. La faim, la soif, l’oisiveté, et l’impassibilité de leur gardien, avaient paralysé le corps et l’esprit des jeunes filles. Peurs et cauchemars étaient devenus des images réelles, qui avaient quitté le royaume des songes pour investir leur conscience diurne.

Elles s’étaient encore retrouvées à l’abattoir, à attendre les convois. Elles avaient cherché des proches dans leur groupe, mais n’avaient trouvé personne de leur famille, pas même des connaissances. C’était pour elles un message d’espoir.

 

« Par décret du gouvernement de l’Oberwald du 7.11.1941, il est interdit aux Tziganes d’utiliser les moyens de transport publics. »

Extrait d’un document rédigé par le Dr Hinterlechner

« Par sa décision prise en début d’année, le gouvernement a, dans un but d’expérimentation, chargé le Centre d’accueil des immigrés d’organiser un camp de travail à destination des Tziganes immigrés, et l’a mandaté pour prélever dans les fonds d’aide aux immigrés les sommes correspondant aux frais engagés. »

Journal de la police finlandaise, n° 22, 1943

« Camp de travail tzigane de Lappajärvi »

« Si vous, frères allemands, ne voulez pas être les fossoyeurs du sang nordique, ne sous-estimez pas la menace que constituent les Tziganes. »

Titre d’un pamphlet allemand, août 1938

LE CHARGEMENT pour l’abattoir avait ensuite été fourré dans des camions pénitentiaires, et déporté au point de collecte de la ville d’Olomouc. Pour les Roms, il y avait une longue file de wagons à bestiaux, qui se remplirent rapidement. 

Des Tziganes venus d’un peu partout, des coins les plus perdus, avaient été amenés à la gare, pour y attendre des convois qui se succédaient à un rythme effréné. Malgré cela, les Tziganes composaient une foule toujours dense. Les familles tziganes étaient envoyées dans les wagons par ordre alphabétique ; Miranda et Amanda auraient donc dû être dans le premier convoi, mais les sœurs restaient sur le pont de chargement, s’accrochant l’une à l’autre.

 

– Mais notre espoir a fini par se réaliser, là, sur ce quai. Notre oncle, le frère de notre chère mère, était là, à la gare, et nous a fait monter dans sa voiture.

L’oncle ne révéla jamais ce qu’il avait dû payer en échange des deux sœurs, mais ce devait être beaucoup d’or. Comme par miracle, voilà qu’elles étaient libérées une deuxième fois.

 

« Transport de tous les Tziganes de Moravie vers les camps de concentration »

Protectorat de Bohème-Moravie, ville de Brno, lettre de la police de protection, 9.2.1943

« Les rats, les parasites et les nuisibles sont des phénomènes naturels au même titre que les Juifs et les Tziganes […]. Vivre, c’est combattre. C’est pour cela que nous devons éliminer biologiquement tous ces cancéreux. » 

Le Dr Karl Hannemann, extrait du journal de l’Association des médecins nazis d’Allemagne, août 1938

« Si l’expulsion des Tziganes de Berlin tarde encore, la ville de Berlin sera contrainte de mettre en place un camp de Tziganes, ce qui ne pourrait se faire qu’au prix de difficultés et de coûts importants. »

Lettre de la Gestapo au SS-Hauptsturmführer Eichmann, 13.10.1939

 

MIRANDA et Amanda avaient été ramenées dans leur jardin. La maison était entièrement vide. Il ne restait que les murs, les habitants avaient disparu.

 

Leur frère aîné, Bukva, avait fondé dans la forêt, avec de jeunes Roms, un mouvement tzigane de résistance. Leur fuite avait contraint les Tziganes à se former pour devenir des maîtres en l’art de la feinte et de la dissimulation. A la faveur de l’obscurité, le chef résistant avait mis ses sœurs à l’abri.

Dans les montagnes, où les résistants tziganes se cachaient, une Monténégrine avait amené Miranda et une autre résistante jusqu’à une source. Elles avaient cueilli des feuilles vertes et les avaient mangées. La femme était une guérisseuse. Elle connaissait les plantes médicinales, et s’en servait pour protéger les résistants des maladies. C’était quelqu’un de bien, se souvenait Miranda. Un jour comme tant d’autres, Miranda avait passé beaucoup de temps à parcourir les villages proches avec cette femme, quémandant de la nourriture.

Miranda et Amanda s’étaient battues au côté des hommes pour défendre les résistants. – Amanda ne connaissait rien aux armes à feu, mais nos frères et sœurs résistants nous ont montré comment faire, et elle s’est prise au jeu, racontait Miranda avec enthousiasme

L’activité de résistance des Tziganes s’était terminée d’une façon surprenante. Ils étaient tombés dans un piège tendu par un Rom. Depuis ce jour, Bukva était très méfiant, craignant qu’on ne vînt l’emprisonner. Un matin, des policiers étaient venus le chercher. Il était parti avec eux, habillé d’une tenue de cérémonie et de ses chaussures de camp brillantes.

Miranda et Amanda l’avaient revu sur le pont de chargement, à la gare. Il se tenait fièrement dans son costume noir, de l’autre côté du quai, gardé par des soldats, Amanda et Miranda attendant à nouveau les convois. Cette fois on les mit dans un train qui les mena à Jasenovac, un camp de concentration croate.

A peine quelques semaines plus tard, les Allemands les ramenèrent une nouvelle fois dans leur village. La mission de Miranda et d’Amanda était d’inciter les Roms et les Tziganes à travailler à l’usine d’armes. Elles demandèrent aux Roms et aux Tziganes d’éviter les endroits où se trouvaient leurs frères et sœurs résistants, et envoyèrent leur peuple dans une tout autre direction que celle prévue par le Troisième Reich

 

« Les Tziganes et les demi-Tziganes sont exclus du service militaire. »

Titre dans un journal berlinois, 21.2.1941

« L’individu susnommé a été déporté au camp de concentration d’Auschwitz le 29.7.1943, par transport collectif de prisonniers. »

Dossier de la police criminelle de Duisburg concernant Christine Lemann, née le 18.12.1920 à Duisburg

 

EN JUILLET 1941, des patrouilles firent leur apparition dans le village de Miranda. Des wagons à bestiaux, vides, arrivèrent à la gare, par kilomètres. C’était le signe que les déportations allaient commencer. Les rêves d’un avenir meilleur prirent fin d’une façon regrettable. Tous ou presque furent finalement envoyés au camp de concentration de Hodonín, le village fut vidé des représentants de la mauvaise race, des traîtres et de leurs affidés. On vint chercher Miranda et Amanda à trois heures du matin, dans la maison de leur grand-mère. A la différence des fois précédentes, elles ne furent pas mises dans une voiture noire : elles se mirent dans une file qui, pour dissuader tous les autres, marcha à travers le village, jusqu’à la gare.

– Les femmes pleuraient, tout le monde pleurait, et imaginez donc, les enfants ne savaient pas encore pourquoi ils pleuraient, mais comme leurs mères pleuraient ils pleuraient aussi. Avec ma sœur, nous n’étions plus des enfants, ou peut-être juste ma sœur, mais comme je pleurais pour toutes ces mères, ma sœur pleura aussi, même si elle ne croyait pas encore au mal absolu.

Le malheureux groupe marcha jusqu’à la place centrale du camp tzigane, où les policiers les cernèrent immédiatement. Les chiens des gardes et des policiers bondirent sur la poitrine des enfants attachés aux jupes de leur mère. Les femmes demandèrent à leurs maris, en langue romani, de protéger leurs enfants contre les chiens.

On manquait de tout. La faim, tenaillante, était le moindre des maux, car il était facile d’en parler, de se nourrir de souvenirs. La sœur de Miranda était très belle. Elle devint la concubine d’un officier allemand. Amanda vécut quelque temps chez lui, s’occupant de son jardin. Quand elle devint ensuite la prétendue « cuisinière » de la famille d’un policier, elle améliora nettement leur ordinaire. Miranda, comme sa sœur, choisit elle aussi le rôle de concubine d’un policier.

– Evidemment tout le monde jugeait, hommes et femmes, racontait Miranda sans hésiter, – malgré tout, ça restait un crime, qui dans un monde libre aurait divisé la communauté rom. Les peuples discriminés n’ont pas d’autre façon de conserver leur indépendance et leur communauté que leur honneur, je le comprends maintenant.

 

Eva Justin (1909 – 1966) était une anthropologue et infirmière allemande. Elle s’était spécialisée dans les études roms, et étudiait les Tziganes au nom de l’hygiène raciale. La conclusion de la thèse de Justin était que les Roms étaient un peuple sous-développé, ce pourquoi elle conseillait notamment la stérilisation forcée des femmes tziganes. De nombreux enfants tziganes étudiés par Justin furent envoyés à Auschwitz, où ils furent victimes de cruelles expériences médicales, avant de mourir.

 

Justin s’était spécialisée dans les études roms, et elle parlait romani. Certains chercheurs affirment que c’est grâce à cela qu’elle a gagné la confiance de nombreux Tziganes et a pu être en contact avec eux. Ce point est toutefois douteux : pour un Tzigane nomade, sa langue est un abri très important. Quand un représentant de la population dominante parlait romani, cela causait de l’effroi et de l’insécurité

Eva Justin n’a jamais répondu de ses crimes devant la justice ; après la guerre, elle a travaillé comme psychologue à la clinique de l’université de Francfort.

 
 

POUR LA ÉNIÈME fois, les soeurs furent jetées dans un wagon à bestiaux, en compagnie d’autres Roms. Le train se mit en mouvement à pleine charge, roues crissantes, en laissant derrière lui une traînée de fumée noire. Rien, aucun sacrifice, aucune bonne action, ne leur épargna la déportation.

Le train arriva au camp de concentration d’Auschwitz, comme il l’avait fait déjà plusieurs fois, avec son chargement de peur, d’angoisse et de souffrance. Quand les wagons bifurquèrent vers la gare de triage, les saccades monotones s’intensifièrent en un lourd bruit rythmé. Quand le train s’arrêta enfin, les portes des wagons à bestiaux s’ouvrirent. Des hommes froids, inexpressifs, les manches retroussées, attendaient ces gens qui ne croyaient toujours pas, même dans cette circonstance, au mal absolu.

– L’esprit humain est ainsi fait, il croit et pense être capable d’esquiver le coup mortel.

Dieu seul savait, et encore, ce qui allait se passer, et si les gens auraient une dernière chance. Leur serait-il fait grâce, les traiterait-on comme des bêtes à l’abattoir, les Roms allaient-ils voir le bout du chemin ? L’ordre retentit : Descendez ! Les espoirs de liberté s’évanouirent d’un seul coup.

On leur tondit immédiatement le crâne, à l’infirmerie d’Auschwitz. En général, les faibles et les malades goûtaient en premier le calice de l’affliction. Les prisonniers étaient frappés avec matraques et bâtons. Cela non plus n’avait pas marché sur les Roms ; malgré le danger, les victimes s’étaient regroupées par familles.

L’inquiétude pour leurs proches et leur destin était forte, torturant jour et nuit les deux sœurs, incapables de se consoler. Leurs pensées tournaient en rond, sans raccourci, sans échappatoire. Finalement l’attente s’acheva, les sœurs étaient désormais dans l’antichambre de la mort.

« Je propose qu’on fixe des horaires d’ouverture des magasins pour les Tziganes, ou qu’ils aient leurs propres magasins. »

Un directeur de magasin dans sa lettre à la direction de la police de l’arrondissement de Minden, 30.7.1942

« Ce terrain de jeux est interdit aux Tziganes et aux demi-Tziganes »

Panneaux à Minden, 1943

 

D’APRÈS les Tziganes, les dieux ont donné la vie à certains d’entre eux en les baptisant, et ont condamné les autres à mort. Miranda se tenait à côté d’Amanda, en rang, comme les autres.

– Ils choisissaient : quiconque était trop chétif allait à la chambre à gaz. On nous avait dit qu’on nous emmenait travailler dans des usines. Mais au point de l’aube, chacun comprit que nos frères et sœurs étaient partis en fumée, aux quatre vents.

 

On voyait dans les yeux de Miranda la combattante qu’elle avait été toute sa vie. Mais était-elle aussi une battante ? En tout cas, les Tziganes étaient des survivants. Miranda l’a prouvé en se montrant capable d’apporter dans le présent, dans notre monde, un message vivant surgi du passé. – Allez chercher dans notre passé, dans notre âme et dans notre pensée, dans notre mode de vie de beaux souvenirs pour ce monde, pour la nouvelle génération, afin que le monde se rappelle les souffrances des Tziganes dans la Seconde Guerre mondiale.

Les trains arrivaient à Auschwitz l’un après l’autre. Les blocs se vidaient au fur et à mesure.

– Tout allait très vite, mais ils trouvaient toujours de la place, soupirait Miranda, – les enfants luttaient naturellement contre la mort, les adultes se laissaient plus facilement aller.

Miranda vit des morts innocents, qui succombaient à des maladies qu’on leur avait inoculées. Certains papillons meurent au bout d’un jour. D’autres passent la nuit, vivent plus longtemps encore, s’endorment paisiblement au matin. C’était ce qui était arrivé aux Roms dans les infirmeries du camp de concentration.

– Inutile de demander la différence entre les mesures païennes et les mesures prises au nom de Dieu.

 

23 000 Roms ont été emmenés au camp d’Auschwitz-Birkenau ; on estime que 21 000 d’entre eux sont morts.

« La séparation politique, biologique, culturelle et professionnelle des Roms par rapport à la race allemande est désormais achevée. »

Document: « Le maintien de l’héritage et de la race dans la loi allemande », 1943

« Après la guerre, presque personne n’était au courant du génocide des Tziganes. Il m’a fallu bien longtemps avant d’oser parler d’Auschwitz. »

Lily Franz, Tzigane allemande ayant survécu à Auschwitz

 

LE FILS ADOPTIF de l’oncle de Miranda et Amanda qui avait été exécuté en janvier 1943 avait écrit à ses cousines et leur avait envoyé sa photographie, avec une dédicace :

 

« Quand votre père est abattu, vous ne pouvez pas penser comme un être humain. Mais en même temps, on se défend comme un enfant : on ne peut quand même pas assassiner un innocent. Donc celui qu’on a abattu n’était pas mon père, ça devait être quelqu’un d’autre. J’ai aussi pensé que l’homme n’était pas un animal, qu’il ne pouvait pas tuer un autre homme ? Mon chien n’est pas aryen, c’est un bâtard, mais il n’a jamais mordu le moindre être vivant. Pour ma mère, je ne sais rien. Pour mes cousines, pour vous, j’arrive à me persuader que vous êtes toujours vivantes à Auschwitz, mais difficile de persuader les autres, tant la vie est fragile dans ces circonstances. Pour ce qui est de vos parents, de vos frères et sœurs, je n’ai aucune nouvelle… Miranda, je te le demande à toi comme tu es pour moi la plus proche de mes cousines, comment vas-tu ? Tu es vivante, je l’ai déjà dit. Tu te souviens ? Bien sûr que tu te souviens, et ta belle petite sœur aussi a bien remarqué, quand tu t’es fait photographier juste pour moi. Je pense tout le temps à toi – je vis dans une ardente nostalgie de toi, de tes pas de danse, et peut-être que nous danserons encore comme les Tziganes, dans les flammes : promets-le, c’est notre destin. Je t’écris cette lettre bien que je ne sache pas quels souvenirs tu gardes de moi. Je me souviens de toi comme d’une vivante icône, enfin je mélange tout, on ne dit sûrement pas ça d’une femme… quand nous nous sommes dit adieu dans la balle de foin, j’étais sûr que nous nous reverrions, même sans savoir où. Au revoir pour quelque temps, à bientôt, je t’écrirai, je t’enverrai toujours des messages, pour que tu ne m’oublies pas, et quand tu reviendras nous nous enlacerons et nous serons à nouveau heureux.

Je vous aime, la petite Amanda et toi 10 janvier 1943. Jonas. »

 

 

« Les Tziganes étant d’après notre Constitution des citoyens finlandais, et la Constitution ne faisant aucune distinction en matière de race, l’Association des officiers de police n’a pas pu faire directement de proposition de loi pour régler la question tzigane par des moyens radicaux. Dans tous les cas, l’association considère comme très dommageable à long terme la tentative de fondre dans notre peuple cet élément ethnique suspect et aux caractéristiques foncièrement mauvaises ». 

Journal de la police finlandaise. « La question tzigane » n° 20, 1942

 

QUAND les plaies de la Seconde Guerre mondiale furent cicatrisées, on expliqua aux Roms : « Vous n’êtes pas des nôtres ! » Exclus des travaux de reconstruction, les Tziganes comprirent que la mendicité était une forme d’art comme une autre si l’on voulait rester en vie. Avec le changement des structures de la société, même la mendicité ne marchait plus. Même ce dernier moyen de subsistance, les représentants de la population dominante l’arrachèrent aux Tziganes.

 

– Quand s’est fait ce changement ? se demandait Miranda. – Les sociétés modernes sont-elles plus tolérantes, les persécutions ont-elles diminué ? C’est bien possible, elles ont même pris fin, disait Miranda en riant du fond du cœur, pour la première fois de l’entretien. – C’est un beau monde à présent, nous ne souffrons plus du tout.

« MÊME EN PLEINE pleine liberté, nous sentions toujours l’ombre d’Auschwitz […] La souffrance, dont les gens qui ne l’ont pas connue ne peuvent que deviner l’horreur, est toujours présente à ce jour, pour nous. C’est grâce à sa forte volonté de vivre que ma famille a survécu et peut toujours être en contact avec la population dominante. Je revis tout cela dans mes souvenirs, comme si tout cela s’était passé hier. Je ne peux pas oublier, la souffrance se prolonge dans mes cauchemars. […] Ils ont pris tout ce à quoi j’accordais de la valeur : je n’avais plus de passé ni de présent, et encore moins d’espoir pour l’avenir. Nous n’avons pas seulement perdu nos familles, mais également ceux qui portaient et protégeaient notre culture. Il est terrible que la population dominante ait pendant si longtemps ignoré le génocide rom. »

Après la guerre, la jeune Ceija Stojka (1933–2013), de la tribu rom des Lovara d’Autriche, ses trois frères et sœurs, sa mère et sa tante étaient les seuls survivants de cette grande tribu rom. Ceija Stojka, artiste plasticienne et musicienne, a publié plusieurs livres de mémoires des années de guerre.

 

”L’identité... C’est quelque chose de très complexe. La mienne a de nombreux aspects différents. Je m’appelle Ostalinda. Je suis espagnole et mexicaine. Je suis aussi européenne... et rom.”

Ostalinda, anthropologue, juriste, activiste pour les droits de l’homme

”Ma mère a été la première de son village à aller à l’université. Aujourd’hui, il y a 42 membres de ma famille qui ont des diplômes universitaires. Je m’appelle Katalin. Je suis hongroise et je suis rom.” 

Katalin, sociologue, réalisatrice, activiste pour les droits de l’homme

”En octobre 1992, les pogroms avaient déjà commencé dans toute la Roumanie. Quand j’ai entendu des voix, et des gens frapper à la porte, j’ai pensé que nous allions nous faire tuer, moi et ma famille. Je n’avais que 14 ans. Je m’appelle Isabela. Je suis roumaine, et rom.”

Isabela, philologue, sociologue, activiste pour les droits de l’homme

 

APRÈS la Seconde Guerre mondiale, Miranda connut des difficultés, se mêla aux Allemands, demanda parfois leur aide. En guise d’échange de bons procédés, sur son grand âge elle s’était faite sujet de recherche, racontant lors de réunions organisées notamment par des universitaires les persécutions tzigances et les souffrances de la Seconde Guerre mondiale.

 

Miranda avait connaissance des ghettos tziganes de Slovaquie : dans l’est du pays, en particulier, il y avait des villages entiers de Tziganes. Mais elle avait été surprise d’apprendre que sa sœur se trouvait dans un ghetto. Amanda n’en avait pas fait état dans sa lettre. Les historiens affirmaient que la Seconde Guerre mondiale avait été la pire période de l’histoire du peuple des caravanes. Les Tziganes ne sont pas toujours de cet avis. 

– Les Roms d’Europe de l’est qui ont survécu à l’holocauste ont été pris en charge par le socialisme. Quand on a vécu comme Rom en Europe de l’est, on sait qui étaient vraiment les communistes, et ce qu’ils nous ont fait. Vous trouverez peut-être que j’exagère, mais après l’effondrement du socialisme, les Tziganes ont connu plus d’avanies et de souffrances qu’à aucun moment de la Seconde Guerre mondiale.

 

OH COMBIEN J’AI PLEURÉ 

 

Chagrin dans mon âme,

deuil au fond de mon cœur,

ma blessure s’est rouverte.

Oh combien j’ai pleuré,

devant les pôeles refroidis de la nuit,

ce monde malfaisant.

 Les enfants du soleil pleurent

sur les chariots de l’Est,

Les montagnes de l’Asie,

Je voulais juste aimer

Aujourd’hui j’ai acheté des boucles noires,

on vend de la soie sur le marché persan.

Les miens chantent :

les sabots d’or du poulain.

Déjà coulent les larmes de mon âme, dans le courant pâle de ma mère, vous avez ri avec moi,

vous m’avez donné vos pauvres sous, vous m’avez acheté une pièce de théâtre,

et les musiciens qui vont avec.

Des femmes au voile noir accompagnaient le cortège funèbre, la main tendue pour l’aumône

elles mendiaient leur liberté,

plutôt trois fois qu’une.

Oh combien j’ai pleuré,

devant les pôeles refroidis de la nuit, oh combien j’ai pleuré.

 
 

LE JARDIN ROUGE

Je voudrais encore me rappeler

je voudrais encore me noyer

dans le jardin de tes cheveux

 

Comme de muettes cascades

comme la course d’un flot rouge

un jardin rouge

 

Tu mettais des rubans dans tes cheveux des fils colorés dans tes boucles dans le jardin de tes cheveux

Je voudrais encore me rappeler

je voudrais pouvoir toucher

ta cendre noire

le jardin rouge

 

Mais la vie s’est écoulée

rouge sang

le long du jardin de tes cheveux.

 
 

“L’holocauste rom a été mis en oeuvre avec la même fureur raciste, la même minutie, la même volonté affirmée de destruction complète que le génocide des Juifs. Des familles entières, des enfants aux vieillards, ont été systématiquement assassinées, partout dans la sphère d’influence nazie.”

Roman Herzog, ancien chancelier fédéral d’Allemagne, 16.3.1997

LE RÊVE DU TZIGANE

Je voyage à travers le temps du rêve,

jouez, les gars, jouez, et vous,

chantez, les filles, chantez.

 

Hier encore mon âme était un rêve d’enfant,

aujourd’hui mon esprit bouillonne comme un océan,

la joie s’est enfuie avec mes frères,

par les mornes chemins.

Je voyage à travers le temps du rêve,

jouez, les gars, jouez, et vous,

chantez, les filles, chantez.

Hier mon cœur chantait comme un Tzigane,

aujourd’hui ma voix est rauque comme fer putréfié,

la tempête a noyé mes sœurs dans la nuit.

 

Je voyage à travers le temps du rêve,

jouez, les gars, jouez, et vous,

chantez, les filles, chantez.

 

Hier la danse exaltait mon âme comme une jeune fiancée,

aujourd’hui j’ai l’esprit âcre comme du vin,

les caravanes ont disparu dans la nuit noire.